• Marina

Larguée en mer



L’envie m’a prise de me mettre à la voile.

Avoir la mer sous les yeux et ne pas aller dessus, c’est quand même dommage.

Et puis faire ça en afterwork, c’est plutôt la classe.


Je trouve une planche vintage, qui n’a apparemment pas servie depuis 40 ans.

Je dégote aussi un prof pour m’apprendre et, ce que je ne savais pas, une photographe pour immortaliser ces moments.


Mon futur prof passe deux jours à rassembler les différents éléments, vérifier que les voiles sont en état, rafistoler différents trucs, raccrocher l’aileron qui se barre…


- Tu verras au niveau du puit de dérive, j’ai fixé une vis et un boulon et j’ai rajouté du scotch par dessus pour ne pas se faire mal.


Ca bricole.

En même temps je n’y connais rien donc je suis bien contente que quelqu’un le fasse et que ça flotte après.


J’ai un premier cours théorique sur les vents avec des dessins dans le sable.

J’écoute, mais comme je dirais sûrement si j'étais marin: "il met le vent dans la voile avant de mettre le véliplanchiste dessus". Les explications ne correspondent à rien pour moi.


On va dans l’eau.

Elle me semble immense cette voile, je sens que je vais m’envoler ou me faire écraser, au choix.


Etape 1: monter sur la planche. Jusque là ça va.


Etape 2: se mettre debout.

Ca tangue mais le paddle du début d’été me sert aujourd’hui, mes pieds ont développé des techniques d’accroche avec les orteils.


Etape 3: sortir la voile de l’eau.

J’attrape la corde (qui a sûrement un nom technique ) et je tire.

Il ne se passe rien.


Je mets mon poids en arrière.

Rien.


Forcément quand la voile est dans l’eau, la mer la recouvre et la voile a de la surface donc, c’est hyper lourd.


Je mets tout mon poids en arrière et je pousse avec mes jambes à fond.

J’ai l’impression qu’il ne se passe rien mais petit à petit la voile se décolle de l’eau.

Yes!


Une rafale souffle, je lâche la voile, elle retombe

Oh misère, c'est pas gagné pour passer à l'étape 4.


Je recommence.

Ca y est, je suis debout avec ma voile.


Je tiens bien ma corde pour m’habituer à trouver l’équilibre avec, mais en plus d’être débutante, le vent ne m’aide pas tellement et décide de ne pas être constant, ni en puissance, ni en orientation.


A chaque rafale je chancelle et c’est moi ou la voile qui tombe. Et si je tombe, la voile tombe aussi, j’ai vérifié plusieurs fois.

Donc régulièrement je lâche la voile que je galère à la remonter.


Je la lève, je tombe. Je la relève, je retombe. 15 minutes passent, je tombe 20 fois.

La planche est antidérapante et la corde, forcément, est imbibée d’eau de mer, donc à ce rythme là, j’ai les genoux écorchés et des ampoules aux mains.


Je continue de remonter sur la planche et de sortir ma voile de l’eau un paquet de fois quand soudain, je lève ma voile et je la tiens.


- Oui !

- C’est bien!

- Bravo !

J'entends des encouragements de voix que je ne connais pas.

La plage est en haleine. Je suis la seule animation sur l’eau et les plagistes suivent attentivement chaque péripétie de mon cours, savoir si je vais tomber ou pas. Ou plutôt quand je vais tomber et en faisant quoi.


L'animation gagne en niveau: des gens qui ont dû décider que je gérais trop bien ma planche et ma tenue de voile ou qui veulent mourir, viennent nager autours.

Darwin awards, édition 2022, section baigneurs.


- Super Marina, maintenant lâche la corde et attrape le wishbone !

- Le quoi?

- Le wishbone !

- La barre là?

- C’est ça.

- Je suis un peu inquiète pour la dame à côté là.

- Je m’écarte!


Je croise les bras et j’arrive à attraper la barre.

- Super Marina! Maintenant je lâche la planche, tu vas voir, tu vas partir toute seule!


Plouf.


Je remonte, retente et retombe plusieurs fois. A ce stade, je passe plus de temps dans l’eau que sur la planche.


Je finis par tenir debout. C’est précaire mais ça tient.

- Ok qu’est ce que je fais maintenant ?

- Trouve l'équilibre avant de border!

- Je sais pas ce que ça veut dire!

- Trouver l'équilibre c'est trouver un point...

- JE SAIS CE QUE CA VEUT DIRE TROUVER L'EQUILIBRE! Ce sont de vrais mots ! C'est l'autre que je ne connais pas !

- Ah! Ramène la voile vers toi.


Surprise, j'y arrive!

Le vent est plutôt doux là.

Alors je tiens et je pars.

Doucement mais j’avance.

Toujours debout.

Un peu plus loin.

Crispée de partout mais toujours là.

J’avance encore.


Bon, il va falloir rentrer là.


Evidement je n’ai plus personne à côté pour m’expliquer et je n’ai pas encore eu le cours pour faire demi tour.


Réfléchis Marina, comment tu ferais pour aller au rivage?


Je tire la voile vers moi. C’est pas ça.

Je tente moi de bouger sur la planche, c’est pas ça non plus.


Je n’ai pas les bases de comment on bouge une voile alors je tente des techniques qui n’existent que dans ma tête et évidemment, ça ne marche pas.

Je n’arrive pas à tourner ma voile et ma planche pour retourner au rivage et je vois les bateaux amarrés de plus en plus prêts.

Ca va faire boum.


J’essaie de faire des signaux à mon prof improvisé mais il papote avec un plagiste les pieds dans l’eau.


Ok, compter sur mes ressources intérieures.

Une idée: je vais le faire manuellement!


Je lâche ma voile, je vais dans l’eau, je tourne ma planche et je remonte.

Elle est coincée dans le wishbone. (la grosse barre au travers de la voile)

- *** *** ***


Je retourne à l’eau. C’est bien ma veine ça, le jour où un requin bleu a été vu à côté. Déjà que j’ai peur qu’il y ai un requin dans une piscine, là il y a vraiment un requin quelque part autours.


Je décoince le machin et je remonte. J’ai mal aux mains, j’ai mal aux bras. Au dos aussi, de prendre des poses improbables pour avancer dans le vent.


Au bout de quelques minutes, je me rends à l'évidence: pas moyen de rentrer, ya plus de vent. Quand je lève la voile je fais du sur place.


Là bas ils continuent leur conversation.

Larguée en mer. Voilà ma situation.


J’essaie encore d’ajuster ma voile, de souffler dedans, mais je retombe.


J’en ai marre.


Je me dis que je vais pousser la planche pour revenir au rivage mais des algues hautes me chatouillent les pieds.

- Ahhhhhhh.

Je bondis d'un coup sur ma planche, c'est décidé, je ne bouge plus !


Je reprends mes signaux de détresse avec mes bras. Ca y est, je suis repérée !


Mon prof improvisé qui n’a pas peur des algues ni des requins vient me récupérer à la nage.


- Les requins bleus ça ne mange pas l'homme, tu peux te rassurer.

- Oui t'as raison, je vais pas dans l'eau quand même.


Il me pousse jusqu’à une zone sans algue ni requin pour que je finisse en brasse pendant que lui revient avec style en planche au rivage.

Mes pieds touchent le sable sous les encouragements et les félicitations de la plage qui a tout suivi, ça devait être beau tien !

- Super, tu t’es hyper bien débrouillée!

- Pour une première, tu as géré!

- Quand tu empanais…

- Top Marina! Quand ta voile faseye et que tu tiens le “boute”…

Je ne comprends pas tout ce qu’on me dit mais ça a l’air bien.


Le soir je m’endors comme une souche, les bras et jambes imprimés dans le matelas.


Le lendemain, mon deuxième cours, c’est pas plus brillant mais je mets plusieurs minutes avant de tomber (la classe!), le requin n’est toujours pas venu me voir et j’essaie d’orienter ma voile à présent !

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