• Marina

Une nuit seule dans les bois



La veille j’ai fait une journée de fou: marcher plus de 11 heures, 35 km, en franchissant le mont Lozère à 1700m d’altitude.


Aujourd’hui je suis canée.

J’ai repris la marche pour dire que je marche, mais vraiment, je galère. Je fais des pauses tous les quarts d’heure et soyons honnête, je suis plus vive quand je me dirige les yeux encore collés vers ma théière le matin.


Je mets le pied droit devant le gauche, le gauche devant le droit, bref je marche quoi, depuis déjà 5 heures. Quand même! Sauf que n’ai pas fait 10 bornes. Pour ça il aurait fallu que je sois au moins à 2 à l’heure, mais voilà.

Pourtant la grosse moitié était en descente. J’aurais dû être deux fois plus loin déjà. Vraiment je me traîne.


Et j’entame une zone de 25km sans ravitaillement en eau. C’est la loose.

A ce rythme là je suis pas prête d’arriver à une fontaine.


Le truc c’est que au village d’avant où j’aurais pu m’arrêter, yavait plein de gamins qui hurlaient, d’ado qui faisaient les cons et qui fumaient leur splif à côté et ça c’était trop.

Entre la colonie de vacances et la traversée du désert, je tente de me transformer en dromadaire.


Je viens de passer une forte montée, mon souffle s’approprie déjà le cri du dromadaire.


J’avance à nouveau en descente au milieu des bois en traînant les pieds, quand au détour d’un coude le long du chemin, apparait un petit cours d’eau.


Il n'est que 14h mais aujourd’hui je n’avance pas, j'ai besoin de me poser. Alors je cherche un coin près de la rivière.

Et je trouve ce que je cherche.


Un petit espace en sous bois, plat, au sol dégagé recouvert de feuilles avec l’eau accessible. Je ne pourrais pas la boire mais je pourrais au moins m’y laver.


J’ai envie de dormir.


Je me rince quand même pendant que je suis à chaud, je rince mon linge et je l’accroche aux branches basses des arbres autours.


Je suis complètement vannée. Je déroule mon matelas et je m’allonge.


Un bruit de bâton me fait ouvrir les yeux. Je revois passer le gars de Mautauban qui marche en chaussettes. Il m’avait doublé au niveau de la colonie.


-Oh pardon je t’ai réveillée!

-Non non t’inquiète je dormais pas vraiment. Je pensais que tu m’avais doublée sur le pont tout à l’heure et que tu étais loin devant.

-Non je me suis arrêté à la boulangerie juste après, il y avait du monde.

-Tu m’étonnes, ya aucun village pendant un moment après, j’ai fait le plein aussi. Tu marches de nouveau en chaussettes?

-Ouai ouai, franchement ça fait du bien, ça évite les frottements, j’en peux plus de mes chaussures.

-Et ça va ta hanche?

-La droite ça va, c’est la gauche qui déconne maintenant, ça a changé de côté, ouf comme truc.

On papote chacun de son côté de la rivière.

-Tu marches jusqu’où aujourd’hui?

-Jusqu’au refuge de Mijavols, j’en ai pour 2 heures, 2 heures et demi de marche encore.

-J’aurais bien avancé un peu avec toi mais franchement je ne me sens pas en état pour aujourd’hui.

-T’as bien carburé hier aussi. Tu vas rester là du coup?

-Je crois que c’est plus raisonnable oui, j’avance pas aujourd’hui.

-Ya des jours comme ça. Bon allez je me remets en marche, repose toi bien!

-Ouai, je te rattrape demain!


Clac clac clac les bâtons s’éloignent.


Je regarde mon tel, ça fait 2h que j’étais à pioncer dans les bois.

Je sors de mon duvet, j’ai froid.


C’est pas la journée. En plus d’être vannée, il fait trop froid aujourd’hui, je suis deg, mon linge ne va jamais sécher.

Je vais jusqu’à l’arbre le palper, il est sec.


Euh?…

Je me rappelle du gars (en chaussettes) en tee shirt.

Des gosses qui se baignaient plus tôt à la rivière du village.

Mon linge.


Ma main va toucher mon front.

Et merde!


Pourtant j’ai fait attention mais j’ai dû faire une petite insolation la veille.


Donc le plan maintenant c’est :

-Rester dans mon bois au frais, et me passer de l’eau du ruisseau sur le front, les bras et les jambes, pour tenter de faire baisser la température.

-Economiser la batterie de mon tel au cas où en espérant que mon état n’empire pas parce que mine de rien, je suis seule dans un trou paumé.

-Rationner l’eau tout en buvant.


J’avais déjà prévu ça à moitié mais ça se confirme: je vais dormir là.


Je positive en me disant:

-Que quand même c’est super cool, moi qui aime la nature là je suis au contact des éléments.

-En plus coup de bol, j’ai trouvé un super bouquin dans une boite à livres hier, je vais pouvoir lire posée tranquilou.

-Et si j’avais pas fait de fièvre je ne me serais probablement pas arrêtée pour vivre ce moment.


Bon en vrai je suis contente mais je saute pas de joie non plus.


Je repousse le moment de monter le camps.


Quand le jour décline, je pose mon livre et je monte ma bâche.


Voilà, c’est fait.

Je vais dormir toute seule dans les bois.


J’ai un coup de stress.

J’essaie de rationnaliser: c’est probablement une peur irrationnelle, qu’est ce qui pourrait m’arriver?!


D’un coup je tilte.

1/Je suis dans les bois, dans une petite clairière proche d’un cours d’eau, le seul à des kilomètres à la ronde, donc en clair je suis en plein dans le passage de toute la faune sauvage.

Et 2/ J’ai fait le plein à la boulange pour ne pas mourir de faim mais du coup j’ai de la pizza bien grasse et des tartes aux poireaux dans mon sac.

Et ça sent.

3/Mon tarp n’est pas fermé.


Donc alerte, je crains la visite des sangliers! (Je savais pas encore qu’ils me manqueraient sur le retour)


Mode survie activée.

Je voudrais bien vous faire croire que c’est la fièvre qui fait que je délire, mais non c’est bien mes idées.


Mission anti sanglier: il faut éloigner l’odeur des pizzas de moi.


Je commence à placer mon sac plus loin en hauteur.


Mais en fait j’ai peur que ça les attire et en plus je n’aurais plus rien à manger!


Donc changement d’idée, il faut mieux masquer l’odeur.

Donc garder le sac avec moi sous le tarp avec mon odeur en protection.


Mais comment faire pour masquer l’odeur un peu plus et que les sangliers n’avancent pas jusqu’à mon tarp tout ouvert pour me sentir les cheveux au milieu de la nuit ?


Je regarde dans le vague dans le bois.

Mes yeux se perdent sur l’endroit où j’ai fait une "pause buisson" un peu plus loin tout à l’heure.


C’est ça, voilà! Je vais délimiter un territoire comme ça!


(Non mais jpp quand je me relis.)


Je détermine un cercle imaginaire d'un rayon de 4 mètres et je fais pipi autours du campement pour délimiter une frontière invisible mais olfactive. Et bam, dans votre face les sangliers!


C’est pas facile parce que je n’ai pas beaucoup d’eau. Je n’ai que 2 bouteilles dont une bien entamée par la montée, et ça doit me tenir jusqu’au lendemain soir. Mais j’ai besoin de m’hydrater avec la chaleur, la fièvre et mon plan anti sanglier.


C’est chaud, mais j’arrive à délimiter les 4 coins du campements.


J’émets des intentions de protection magique comme Hermione dans le dernier Harry Potter, pour protéger mon campement de toute éventuelle intrusion au cas où le rituel précédent ne suffise pas et je vais m’allonger.


J’écoute les bruits du crépuscule.

Des chiens aboient au loin mais pas si loin.

Il manquerait plus qu’en plus des sangliers j’ai un blaireau ou un muffle qui se ramène.


J’essaie de lire un peu pour me détendre mais dans les bois la nuit tombe très vite et les piles de ma frontales choisissent ce soir pour rendre l’âme.


Il fait noir.

Je suis l’oreille tendue, attentive au moindre son, bruissement de feuille, souffle du vent, brindille qui craque.


S’il y avait quelqu’un avec moi j’avoue que ce serait hyper cool. Mais là l’ambiance nocturne c'est pas effet Petit Bambou, ça ne va pas m’aider à m’endormir, alors j’adopte la stratégie de l’autruche et j’enfonce les boules quiès dans mes oreilles. Tout son suspect disparait, je vais dormir zen.


Je passe une nuit horrible.

Dès que ma conscience revient un peu je me réveille en sursaut. Une fois, 5 fois, 10 fois.

Je suis en hypervigilance.


A chaque fois même réflexe: je tends la tête en arrière et je vérifie qu’il n’y a pas un fou ou un sanglier au dessus de moi. Ou les deux, un fou avec son sanglier. Oui parce qu’un sanglier avec son fou ce serait bizarre.


A chaque coup d’œil, je vois rien.

En fait quand j’ouvre les yeux je confirme juste qu’il fait nuit. Il fait tellement noir, que si je voyais quelque chose ce serait parce que ce quelque chose serait déjà contre moi.


J’enlève un peu les boules quiès pour écouter si tout est calme. Mais du coup c’est mon cœur qui n’est plus calme, alors je les remets.


Je regarde l’heure en espérant que ce soit bientôt le matin. On en est loin.


Je prie pour dormir d’une traite jusqu’au matin mais maintenant le froid s'en mêle. J’ai un bon duvet mais la rivière est trop près et l’humidité s’infiltre.


Normalement je pose juste le duvet par dessus moi comme une couette, avec une jambe qui dépasse tellement il est chaud.

Là je remonte la fermeture.

Ce n’est pas suffisant, je passe en mode sarcophage avec la capuche remontée et resserrée autours du visage.

Ca ne suffit toujours pas, je resserre encore, j’ai juste le nez qui dépasse et je souffle dans le duvet pour me réchauffer.

Je finis par attraper mon manteau technique et je me contorsionne pour l'enfiler sans sortir les bras au froid.

C’est juste, mais avec ça, j’arrive quand même un peu à me réchauffer et à dormir.


Quand mon réveil sonne à 5 heure, j’ai l’impression que toute la famille sangliers et ses marcassins m’est passée dessus.

Par contre, bonne nouvelle, je n’ai plus de fièvre.


J’aimerais bien me lever, tout paqueter et déguerpir vite mais je ne vois rien. Dans les bois, derrière la colline, l’aurore arrive plus tard.

C’est l’heure où les animaux vont venir boire à la rivière, je scrute les bois autours.


Les premières couleurs de l’aube commencent à dessiner des formes autours, heureusement juste celles des arbres.


La fermeture du duvet est bloquée. Rien à faire je ne la décoince pas. Je me dandine pour m’extraire, avec la grâce du papillon qui sort de sa chrysalide et ouvre ses ailes. Ou de la chenille qui s’entraine à être promue papillon.


Après mon raffut, je me déplace à pattes de velours comme un ninja pour me mêler à la faune sauvage.


Je me débarbouille à la rivière en étant attentive si un animal vient boire à ce moment là.

Je ne sais pas s’il y a des loups par là, heureusement la veille mon seul problème mangeait des glands et potentiellement des pizzas.


Je ramasse ma serviette, enfile mes chaussures de rando et remballe mon campement.


J’ai quasi rien dormi de la nuit mais je suis trop heureuse d’être la première réveillée de la forêt et de reprendre ma route.

Toujours avec ma pizza!


Update:

Un couple âgé sur le sentier m’apprend que le gars en chaussettes est arrivé à la tombée de la nuit à leur gite, sans eau sur lui et complètement assoiffé.


J’ai réussi à rationner mon eau jusqu’à la fontaine. Bip bip!

Juste à côté il y avait une paire de chaussures de rando abandonnée quasi neuve. En m’approchant j’ai reconnu la découpe de 3cm carrée au cutter: la signature du gars en chaussettes pour éviter le point de frottement.

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